Goupil, ms. 1422Appendix 3: Receveur’s Report on His Mission to London
Jacquet de la Douai and Various Libelers, ms. 1422
Libels Against Maupeou and Marie-Antoinette
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Au premier moment, je vous ferai un catalogue des ouvrages qui ne sont point absolument permis, que cependant on en tolère tacitement la vente. Le bien du commerce autorise cette protection, surtout lorsqu’il n’est pas possible d’empêcher l’entrée aux frontières du royaume et même aux barrières de Paris. Il faut souffrir un petit mal pour en éviter un grand. Si on eût voulu continuer à fermer les yeux sur l’Encyclopédie, il ne serait pas sorti du royaume plusieurs millions. Au contraire, il en serait entré bon nombre, nos papeteries ne tomberaient pas en ruine, et nos ouvriers mangeraient du pain et ne s’expatrieraient pas.
Goupil, ancien officier de maréchaussée et depuis inspecteur de police à Paris, avait le département de la librairie. M. Albert2 en me remettant l’administration de la police en 1776, me déclara qu’il était un sujet dangereux dont il fallait se défier, et bientôt après il me fut rapporté qu’il était parvenu à se faire des protections de la plus haute distinction, et que sous le régime de M. Albert il s’était vanté de lui en avoir bien fait accroire.
M. de Maurepas n’ayant pas tardé à me demander si Goupil était digne de confiance, je lui répondis que je ne le pensais pas. Je lui reportai l’opinion que M. Albert m’en avait laissée et les rapports qui m’avaient été faits sur sa conduite depuis que j’étais rentré dans l’exercice de ma charge.
Dans ces entrefaites, un chevalier de St. Louis qui m’était inconnu, vient me trouver pour me révéler ce que Goupil avait conspiré contre M. de Sartine et contre moi. Il me dit que Goupil avait d’abord calomnié M. Albert au sujet d’un libelle qui avait paru contre la Reine, et qu’ensuite il avait formé le projet de se venger de M. de Sartine et de moi sur le prétexte que nous lui avions fait manquer une bonne place. Son projet de vengeance consistait dans la délation qu’il avait faite à Mme la princesse de Lamballe d’un prétendu complot ourdi par MM. de Sartine et d’Angivilliers3de concert avec moi pour nous emparer de tout le ministère. La femme de Goupil et d’Elmotte4 son commis devaient faussement attester avoir entendu les circonstances de ce complot à travers la cloison d’un petit cabinet de mon appartement à la police.
Ayant rendu compte à M. de Maurepas et à M. Amelot5 de la déclaration que l’on m’était venu faire au sujet du même Goupil sur lequel ils m’avaient questionné précédemment, M. Amelot tira à l’instant de sa poche un mémoire d’accusation contre MM. de Sartine, d’Angivilliers, et moi, dressé par Goupil, signé de lui, de sa femme, et de d’Elmotte. Ce mémoire, me dit M. Amelot, devait être appuyé par Mme la princesse de Lamballe, laquelle avait demandé une place importante aux postes pour Goupil, et aussi par M. le cardinal de Rohan. La femme de Goupil devait avoir la place de lectrice de la reine; elle lui avait promis les bonnes grâces de Sa Majesté. M. de Maurepas jugea qu’il y avait un dessous d’intrigue qu’il fallait approfondir, et qu’il y en avait assez pour les faire conduire et enfermer séparément à la Bastille et Vincennes et se saisir auparavant de leurs papiers.
Ils firent séparément dans leurs prisons des déclarations et aveux par lesquels ils s’accusèrent réciproquement de beaucoup de fourberies, de larcins, et autres prévarications dont Goupil était le premier coupable.
La femme de Goupil sortit de la Bastille avec injonction de se retirer dans sa famille en province, et d’Elmotte, qui parut lors sincère et n’avoir agi que par les ordres de Goupil, continua d’être employé à la police.
Goupil, quand il lui fut donné connaissance au donjon de Vincennes des aveux faits par sa femme et son commis qu’il ne savait pas avoir été emprisonnés, cessa de mentir et déclara qu’il en avait trop imposé. Il avoua qu’étant chargé de l’inspection de la librairie sous M. Albert, il avait dérobé un manuscrit contre la reine et contre la princesse de Lamballe; qu’il avait supposé qu’on imprimait en province un libelle contre elles; qu’il s’était servi de celui qu’il avait dérobé dont lui-même avait été faire imprimer une partie; et qu’il en avait rapporté l’édition à Mme de Lamballe comme l’ayant saisie; qu’il avait ainsi trompé cette princesse, qui n’avait voulu voir que le titre du libelle dont les exemplaires avaient été brûlés en sa présence, ainsi que le manuscrit; que pour reconnaître ce service, la princesse avait sollicité pour lui un emploi avantageux aux postes et la place de lectrice de la reine, lors vacante, pour sa femme; qu’enfin n’ayant pu les obtenir à cause du mauvais témoignage rendu de lui à M. de Maurepas, il avait supposé que j’avais participé au complot de culbuter tout le ministère.
M. de Maurepas me dit alors qu’en effet Goupil et sa femme avaient été sur le point d’obtenir les places que Mme de Lamballe avait instamment demandées sous le prétexte de la saisie prétendue faite du libelle; que lui-même, M. de Maurepas, avait été un peu la dupe de ce coquin; que M. le cardinal l’avait été davantage de sa femme, et qu’il le serait toujours.
Après ses premiers aveux, Goupil voulut faire une confession générale de sa vie. Il déclara que son père ne voulait pas le reconnaître, l’avait chassé de sa maison; qu’il avait été voler sur les chemins; que du temps de M. Berryer et à l’âge de 15 ans, il avait été mis à Bicêtre, où il s’était engagé comme soldat; qu’il avait déserté; qu’ensuite il avait servi dans la maréchaussée, où il s’était fait des protecteurs, qui avaient répondu de lui à M. de Sartine, au moyen de quoi il avait été reçu inspecteur de police.
Il était malade de la poitrine, lorsqu’il fit ces déclarations à un commissaire. Il témoignait un grand repentir; il disait que sa fin approchait; il demanda à voir son père; il ne voulut pas voir sa femme, qu’il appelait sa complice et à qui il imputait d’avoir seule abusé de la confiance de M. le cardinal et de M. Amelot.
Je fis avertir son père vieillard honnête et d’une bonne famille dans le commerce à Paris. Lorsque je lui annonçais que son fils, détenu à Vincennes, était malade et désirait le voir, il s’écria qu’il avait esperé ne plus entendre parler d’un malheureux à qui il avait donné depuis longtemps sa malédiction, qu’il l’avait abandonné depuis 25 ans. Il était persuadé qu’il n’était pas son fils. “J’ai” me dit-il, “huit autres enfants qui sont des sujets excellents et sans tache. Je ne puis m’ôde l’esprit qu’on m’a changé celui-là en nourrice.” Néanmoins, il alla voir celui qu’il ne pouvait méconnaître au donjon de Vincennes, où il mourut deux mois après.
Jacquet de la Douai avait exercé une charge dans une sénéchaussée de province. Il avait la réputation d’un homme capable de toutes sortes de ruses et de fourberies. Il avait été employé en diverses circonstances par plusieurs ministres. Il avait été envoyé en Angleterre pendant la guerre, et il y avait fait le métier de double espion.
M. de Maurepas, qui avait fait enlever à Londres, moyennant 8000 louis d’or, un libelle contre la cour de France, eut avis que des transfuges français y travaillaient à de nouveaux ouvrages dans le même genre.
Ne voulant rien ménager pour en empêcher l’introduction en France, il résolut de confier à Jacquet une commission en forme de brevet à l’effet d’aller au dedans et au dehors du royaume rechercher et découvrir les auteurs et éditeurs des écrits contre la cour et le gouvernement. Jacquet vint me faire part du brevet qu’il avait ainsi obtenu. Il fit un premier voyage d’où il rapporta un ouvrage en feuilles qu’il dit avoir trouvé le moyen d’enlever à La Haye. Cet ouvrage était un recueil imprimé de mauvaises chansons et d’anecdotes sur des filles entretenues. M. de Maurepas, qui me dit ne l’avoir pas envoyé pour de pareilles sottises, commença à s’en méfier. Jacquet n’avait pas présenté son brevet aux ambassadeurs de France qui devaient l’appuyer de leur crédit auprès du ministère de l’Angleterre et des magistrats de Hollande.
Les ambassadeurs écrivaient qu’on faisait courir à Londres et à La Haye des prospectus de libelles et qu’ils n’avaient pas vu la personne qui devait leur être députée avec un brevet ou lettre de créance, lorsqu’un ancien inspecteur de police reçut une lettre du nommé Morande, auteur du Gazetier cuirassé et réfugié à Londres, portant “que c’était Jacquet qui faisait courir et distribuer les prospectus et qui apportait lui-même de Paris des productions manuscrites qu’il faisait imprimer en Angleterre.”
Je continuai de faire suivre par Morande Jacquet à Londres, où il disait n’avoir pas été lors de son premier voyage et d’où Morande écrivait l’y avoir vu. Je parvins à découvrir qu’il y faisait imprimer des libelles qu’il faisait composer à Paris, et j’appris qu’il était en correspondance avec deux écrivains malfamés, Marcenay et un abbé de Launay, auteur d’une histoire de la Sorbonne.6
On intercepta les lettres que leur adressait Jacquet, et ces lettres confirmèrent la vérité des découvertes faites par Morande et adressées à l’officier de police. Jacquet à son retour de Londres fut arrêté à Paris, ainsi que Marcenay et tous trois conduits à la Bastille. Ils résistèrent longtemps à céder aux preuves que la police avait acquises contre eux.
Marcenay fut le premier qui déclara avec détail les manoeuvres de Jacquet. Il avoua avoir composé deux libelles dont Jacquet lui avait donné le sujet. Il déclara l’abbé auteur de méchants écrits contre la cour. D’après la confession de Marcenay, je les confrontai les uns aux autres, et dans plusieurs confrontations ils s’accusèrent respectivement. Ils m’indiquèrent d’autres Français réfugiés à Londres que Jacquet avait employés à son infâme commerce. Celui-ci ayant contrefait l’insensé, fut transféré à Charenton, puis ramené à la Bastille, où il était encore en 1785. Marcenay et l’abbé, après une détention que la sincérité apparente de leurs aveux fit abréger, avaient obtenu leur liberté à la charge d’exil.
En 1779 M. de Maurepas et M. de Vergennes reçurent avis qu’un libraire français réfugié à Londres y faisait imprimer un ouvrage qu’il avait acheté et dont il se proposait de revendre l’édition. Ils furent pressés par l’ambassadeur de France à la cour de Londres d’obtenir du ministère anglais que ce libelle infâme contre la cour de Louis XVI y serait saisi. Le gouvernement d’Angleterre y consentit, mais avec la réserve des formes prescrites par les lois de ce royaume.
M. de Maurepas intéressa alors un Anglais attaché à la légation d’Angleterre à Paris, et il fut promis 8000 livres sterling pour l’enlèvement de l’édition entière du manuscrit et de l’auteur. On parvint à faire arrêter à Londres un libraire transfuge français qui était en possession de l’édition et du manuscrit, mais on ne put en découvrir l’auteur, ni du moins en avoir des preuves positives. Toute l’impression, toutes les gravures furent envoyées avec précaution et sous bonne et sûre garde pendant la route, au dépôt de la Bastille. M. de Vergennes avait scellé le grand coffre qui les renfermait du cachet de ses armes à côté de celles du ministre anglais7. Ce coffre devait y rester ainsi jusqu’au terme expiré, porté dans un dédit par lequel un banquier avait cautionné la totalité de l’envoi.
L’achat fait par le ministère français d’un libelle imprimé à Londres contre la cour de France ne put rester ignoré ni à Londres ni à Paris ni à Versailles. Des écrivains poursuivis et exilés, des banqueroutiers, des transfuges français allèrent en Hollande et en Angleterre établir une fabrique et une imprimerie de libelles contre le roi et la reine de France, contre les ministres et autres personnes constituées en dignité et en place.
M. de Maurepas donna alors commission avec brevet à un particulier qui avait été plusieurs fois à Londres et qui s’était fait fort de découvrir les fabricateurs des libelles et d’en empêcher l’introduction en France. Cet homme, ce perfide espion, trompa M. de Maurepas. Il lui rapporta à son premier voyage quelques écrits que lui-même avait fait composer et imprimer.8 Lors d’un second et dernier voyage qu’il fit à Londres, M. de Maurepas, commençant à s’en méfier, je le fis suivre par un ancien inspecteur de police9 qui le connaissait capable de toutes les bassesses. Cet ancien officier découvrit à Londres ses manoeuvres. Il m’en fit un rapport, et au retour d’une seconde course de Londres à Paris, je le fis arrêter avec deux écrivains par qui il y faisait composer une partie des infâmes productions imprimées en Hollande et en Angleterre.
L’ancien inspecteur de police étant resté six mois à Londres, voué des deux gouvernements français et anglais, le cours des infâmes libelles fut interrompu pendant quelque temps. A Paris des nouvelles à la main, les gazettes et journaux étaient du département des affaires étrangères. Il n’y avait alors que la Gazette de France et trois ou quatre journaux permis sous l’oreille de la censure. Les faiseurs de nouvelles à la main furent poursuivis par la police. L’un d’eux s’échappa et fut en Allemagne à l’aide de correspondances qu’il entretenait à Versailles. Il y établit une feuille hebdomadaire sous le titre d’Anecdotes historiques, secrètes et galantes.10 Dans cette feuille il n’était pas fait mention de la cour ni du gouvernement de la France. L’on y rapportait beaucoup d’anecdotes vraies ou fausses sur les sociétés de Versailles et de Paris. Quelques exemplaires en ont circulé.
Enfin en 1785 le gouvernement et la police ne cessant d’inquiéter les fabricateurs de libelles et des nouvelles à la main, l’esprit de satire et de méchanceté se mit à composer des nouvelles à la [main] et chansons dont il est plus difficile d’atteindre les auteurs [et impossible d’arrêter le cours (a phrase crossed out)]. On fabriqua des bulletins contre la reine, on les adressait à Vienne. Plusieurs de ces bulletins furent saisis aux bureaux des postes. M. de Vergennes joignit à la fois les moyens de l’intendant général de cette administrations [des postes (crossed out)] et ceux du lieutenant de police de Paris. Je communiquai à M. d’Ogny11 le soupçon que j’avais contre un particulier fréquentant les bureaux des affaires étrangères à Versailles; on intercepta plusieurs lettres de lui. (Mesure d’administration dont on n’usait pas en France autant qu’on l’a pu croire.) M. de Vergennes sur la preuve résultante des lettres interceptées donna des ordres pour l’arrêter et prendre ses papiers. Il était trop tard; le coupable avait pris la fuite, et dès ce moment les bulletins cessèrent. La poursuite des mauvais écrits a été l’un des soins les plus pénibles de mon administration.
La collection la plus complète sous le titre de Maupeouana restera longtemps curieuse et recherchée par la nature de son style et par la nature des faits vrais ou faux qu’elle contient. Il fut remarqué alors que les auteurs cherchèrent de ménager la personne de Louis XV, qui inspirait crainte et respect. Ce ne fut qu’après sa mort que parurent imprimés des ouvrages et mémoires jusques là restés clandestins et non publiés contre ses moeurs.12 Toutes les mesures de police, tant à Paris que dans les provinces, furent inutilement mises en usage pour découvrir les véritables auteurs qui avaient eu part à des lettres, des anecdotes, des pièces de vers, des chansons dont on a fait beaucoup de recueils.
Au retour des parlements rappelés par Louis XVI, le chancelier Maupeou et l’abbé Terray ayant été exilés, ces événements firent fin de toutes les bonnes et mauvaises brochures qui avaient été fort répandues partout en France, malgré les mesures ordinaires et les efforts extraordinaires de toutes les polices réunies pour en arrêter la circulation.
Mais ce qui avait été composé et tenu secret pendant le règne de Louis XV par rapport à la vie privée de ce monarque, fut mis au jour, sans que le gouvernement de Louis XVI, sans que la police de Paris, en arrêtât en aucun endroit du royaume la circulation. Les moeurs du successeur de Louis XV étant inattaquables, le nouveau roi fut inaccessible de ce côté à la calomnie pendant les premières années de son règne, mais on commença en 1778 à le diffamer du côté de sa faiblesse, et les premières calomnies qui furent ourdies contre sa personne ne préludèrent que de très peu de mois celles de la méchanceté contre la reine.
M. de Maurepas, qui jusques là avait été fort insouciant touchant des épigrammes et des chansons faites contre lui, M. de Maurepas, qui s’amusait de tous les libelles, de toutes les anecdotes privées et scandaleuses qu’on fabriquait et imprimait avec impunité, eut avis que des écrivains avaient fait entre eux une sorte de spéculation, qu’ils avaient lié une correspondance au moyen de laquelle les uns envoyaient de Paris les histoires courantes et fournissaient des titres et des matériaux à ceux qui les y composaient et faisaient imprimer à La Haye et à Londres, d’où ils les faisaient entrer en France en petite quantité par des voyageurs étrangers. Un secrétaire d’ambassade d’Angleterre lui annonça qu’on devait incessament y introduire en France un libelle abominable intitulé Les Amours de Charlot et Toinette.
Receveur wrote this report on his mission to suppress the libel trade in London just before he returned to Paris, frustrated and humiliated by his attempts to deal with the libelers. It is in the Ministère des affaires étrangères, Paris, Correspondance politique, Angleterre, ms. 542. Unfortunately, the manuscript has been bound so closely with other documents that parts of it have disappeared into the binding, and several words are illegible. These and a few other words that are difficult to decipher appear in square brackets. The French has been modernized; names have been made to conform to their standard spelling; and book titles appear in italics; but Receveur’s convoluted syntax has not been corrected.
Le 13 mars dernier je suis arrivé à Londres muni de lettres de Monseigneur le comte de Vergennes pour Monsieur le comte de Moustier, ministre plénipotentiaire, et des instructions de M. Lenoir, lieutenant général de police, ses instructions portant entre autres articles de traiter à prix d’argent et au meilleur compte possible du libelle abominable contre Sa Majesté la Reine et des gravures annoncées par le baron de Thurne (le sieur Goesman), ainsi que de l’ouvrage annoncé sous la désignation des Petits Soupers de l’Hôtel de Bouillon, et dans le cas où le premier libelle ne pourrait pas être livré au-dessous de 200 guinées et l’autre au-dessous de cent cinquante pour lesquelles sommes j’avais crédit, je devais écrire à M. Lenoir pour avoir un crédit proportionné aux prix qu’on voudrait les vendre. Il m’était en outre enjoint verbalement de ne point voir le sieur Goesman, mais de tâcher de me procurer des connaissances sur la véracité ou la fausseté des avis qu’il avait donnés depuis deux ans environ qu’il était à Londres, tant à l’égard des libelles que des objets de la politique et de la marine anglaise, tant à MM. de Sartine, de Castries que de Vergennes, lesquels avis avaient paru à ces ministres fort équivoques au moins. J’ai réussi dans ce dernier cas à prouver, par mes lettres des mois de mars et avril, qui par M. Lenoir ont été toutes communiquées à M. de Vergennes, que ledit sieur Goesman avait pratiqué divers moyens pour, par le canal d’un abbé irlandais, du libraire Boissière, le même qui vend toutes les horreurs en question, et du nommé Fontbelle, valet de chambre du Lord Shelburne, alors ministre, approcher de ce Lord. Comme on ne m’a point instruit depuis si, dans les rapports en politique qu’il a faits dans ce temps, il a tiré parti de ce ministre au profit de la France ou pour le sien seul, je ne peux assurer s’il a trahi son devoir ou non en cela; mais je sais parfaitement, et toutes mes lettres en font foi, que depuis, qu’obligé de faire révoquer la [défense] qu’en quelque sorte on m’avait faite de le voir, j’y ai été autorisé et [cela] il y a plus de 6 semaines, il n’est mensonges, détours et subterfuges dont il n’ait usé pour m’éloigner de traiter avec le libraire, d’en [illegible], afin sans doute, de le faire seul. Pendant l’espace de ce temps, un certain sieur de Pelleport de l’Ecole Militaire dont le père est écuyer de Monsieur, frère du Roi, s’est présenté à moi pour me procurer un autre libelle intitulé Les Passe-temps d’Antoinette avec estampes, sous la condition que M. le comte de Moustier et lui- même écriraient à Monseigneur le comte de Vergennes pour avoir du ministre la promesse que, dans le cas où, après m’avoir procuré ce libelle, il reviendrait en France, on ne le forcerait point à nommer l’auteur, conditions qu’il avait commencées par établir avec moi. Quinze jours se sont passés en attendant cette promesse, qui est arrivée à M. le comte de Moustier, qui m’en a donné copie pour la remettre au sieur Pelleport, auquel j’ai dit en la lui montrant que je ne la lui remettrais que lorsqu’il m’apporterait manuscrit, épreuves du discours, gravures, planches etc., etc., etc. Mécontent de ma fermeté à ne point lui remettre cette copie dont il aurait empli les papiers anglais pour, dans le cas où il aurait été arrêté en France en vertu de sept lettres de cachet pour cause de mauvaise conduite et conséquemment étrangères à l’objet du libelle en question, pour dis-je donner à la promesse de Monseigneur le comte de Vergennes la couleur d’une trahison dont il aurait fait usage pour l’attirer en France, pour l’y forcer à déclarer le nom de l’auteur du libelle; mais par tous ses mensonges, ses fourberies, son embarras à m’en communiquer seulement le titre, et par sa réputation, j’ai jugé qu’il était lui-même l’auteur de celui qu’il voulait me vendre (seulement sept cents louis), et j’en jugeais juste, puisqu’il a montré celui qu’il a fait à un particulier nommé Warville, un des écrivassiers du Courrier de l’Europe aussi anti-français que lui, et qu’il a proposé à un autre réfugié nommé Doucet de le mettre au net (c’est la soeur de ce Doucet qui en a fait la déclaration à M. de Moustier). Ce Pelleport avait écrit à Mme la duchesse de Polignac qu’il était à portée de me procurer celui dont [illegible] doit paraître sous le titre des Passe-temps d’Antoinette et dont il n’est question que depuis que je suis ici, et qui n’a été nommé pour la première fois que dans les placards du 7 avril, qui affichés et répandus au nombre de 350, a pour objet d’annoncer à toute l’Angleterre que je suis venu à Londres pour enlever Linguet et les auteurs des libelles y dénommés, savoir les Passe-temps d’Antoinette, les Amours du vizir de Vergennes, les Petits Soupers de l’Hôtel de Bouillon. Ces placards ont été imaginés à dessein de me faire fuir de Londres [par] le nommé Maurice, autrefois commis du sieur Marin, censeur royal, qui est l’auteur de ces trois infamies par Pelleport, qui s’occupait déjà dès ce temps du [illegible], faisait pour gagner sa vie à l’imitation de [Maurice] par Boissière, qui, feignant d’avoir peur de moi, soutenu dans cette crainte par le sieur Goesman, que je ne voyais pas alors, mais qui me connaissant et qui sachant ce qu’on pensait de lui à Paris et à la cour, n’était pas [faché] que la peur, le déplaisir et les désagréments de toutes [espèces] me forcent de retourner à Paris et enfin par 3 ou 4 autres coquins tels qu’eux.
Comme je n’avais d’autre voie que celle du sieur Goesman pour adoucir Boissière sur les prétendues préventions qu’il avait sur mon compte, que je n’osais rien brusquer en allant tout droit chez ce coquin, ce que j’aurais fait si le sieur Goesman n’eût pas été à Londres, j’ai été forcé depuis 6 semaines d’avoir l’air d’un imbécile qui se laissait leurré de ses promesses: tantôt il vous verra, tantôt on lui a dit que vous vouliez le faire assassiner, il faut le laisser revenir encore pendant quelques jours, d’autrefois, je n’ose plus lui parler de vous, etc., etc., et tout cela pour, en me dégoûtant, rester seul pour consommer les achats de manière à n’être dupes ni lui, ni Boissière. Mais excédé, outré de ne voir rien finir et de passer pour un sot, je lui ai dit le 18 au soir que, s’il ne me menait pas encore chez ce coquin, je partirais pour France incessamment. Ce langage l’a étonné et l’a déterminé enfin de le faire; mais le jour pris pour le 19, il est venu me faire une sortie terrible sur la méfiance qu’on a de lui et a fini par me dire, et fort en colère, qu’il ferait un mémoire au Roi pour justifier son zèle et sa conduite, etc., etc., etc. Mais moi, toujours voulant voir Boissière, chose que je lui avait proposée 50 fois et ordonner de la part du ministre, je l’ai forcé à m’y conduire, en lui disant cependant que je prévoyais bien sa réponse, étant prévenu comme on avait intérêt de l’avoir fait; et en effet, Boissière, tout tremblant lui aussi, m’a dit qu’il n’avait rien, et ne savait ce que je lui voulais, à quoi j’ai répondu, “Vous niez donc à la face de Monsieur que vous lui ayez montré des couplets et des estampes affreuses contre la Reine de France dont il a donné avis par votre consentement aux ministres de ce royaume; ainsi que vous lui ayez dit, que vous étiez aussi à portée de lui procurer une autre horreur contre cette souveraine, dont le titre est les Passe-temps d’Antoinette et une autre enfin les Amours du vizir de Vergennes?” L’argument étant fort, il a répondu les yeux baissés, “Je ne dis pas cela, je ne démens pas Monsieur.” “Eh bien, si vous voulez me vendre ces horreurs, je vous les achète ipso facto. J’ai de l’argent à cet effet.” Il a fini par ne me plus répondre si, “Non, Monsieur, je n’ai rien.” Et nous nous en sommes allés. J’ai plus fait pour n’avoir absolument rien à me reprocher. J’ai engagé M. le comte de Moustier, auquel cette mission a donné infiniment de peine aussi, à ordonner en définitif au sieur Goesman, que je lui ai amené le 20, à aller sur-le-champ demander de sa part à ce coquin de libraire s’il voulait ou ne voulait point, et cela sans détour ni répit, me vendre ou ne me vendre point les libelles en question, ou s’il voulait ne les vendre qu’au sieur Goesman seul. Ce dernier y a été et est revenu sur-le-champ nous dire qu’il lui avait répondu, “Monsieur, je n’ai rien à dire davantage. Quand je le voudrais, je ne [le] pourrais pas. Je n’ai pas vu les auteurs et ne cherche pas à [les voir].”
Comme il n’est plus question de croire que je puisse traiter avec ce libraire, je n’ai d’autre parti à prendre que de m’en retourner à Paris pour y prendre des décisions ad hoc sur les points qui suivent, savoir: si on consentira à mon retour à Londres pour y apporter au sieur Goesman les ordres d’attaquer le libraire en justice, comme j’ai engagé le sieur Goesman à le faire et comme il y a consenti, sur le libelle intitulé les Amours de Charlot et d’Antoinette qu’il lui a vendu il y a 18 mois et dont il lui a donné un reçu dont j’ai la copie, expliquer de manière à faire condamner ce coquin ipso facto au pilori et dans le cas où on y consentirait, me donner les pièces de conviction qui sont déposées à la Bastille afin de servir au procès. Sur la proposition de lui vendre les horreurs dont lui sieur Goesman a donné avis qui sont, La Naissance du dauphin dévoilée et les amusements de la Reine représentés en quatre planches avec des notes analogues les plus obscènes et des couplets de noëls qui intéressent l’honneur du Roi, de la Reine, de M. De Coigny, et de Mme de Polignac, adaptés à des figures plus mordantes et plus saillantes (ce sont les termes du sieur Goesman) que celles des Amours de Charlot et d’Antoinette. Sur la proposition aussi de lui procurer la vente de deux autres libelles, faits, à ce qu’il lui a dit, et le fait est vrai, par l’auteur des Petits Soupers de l’Hôtel de Bouillon intitulé Les Passe-temps d’Antoinette avec figures et Les Amours du vizir de Vergennes; et enfin de m’ordonner de me joindre en revenant à Londres au sieur de Goesman, pour le forcer de poursuivre ce coquin et de ma part le convaincre sur deux faits, l’un qu’il est convenu en ma présence qu’il avait fait toutes les offres susdites audit sieur Goesman, l’autre qu’il avait vendu Les Petits Soupers publiquement à des personnes que j’ai chargées de les aller acheter et qui les déposeront. Ce ne serait pas ce dernier libelle qui le ferait punir. Il ne servirait qu’à corroborer la preuve acquise par son reçu et par nos deux témoignages sur ce qu’il a offert la vente des autres.
En écrasant cet insecte de cette façon-là, il ne restera pas à Londres un seul libraire capable de telles indignités. Quoique le nommé Elmsley, l’imprimeur de Linguet, se permette tout, il n’osera pas imprimer de pareilles horreurs après l’exemple de la punition qui sera très sévèrement infligée à Boissière si on prend ce parti. Si enfin on se refuse et qu’on méprise tellement ces horreurs, comme j’ai toujours pensé qu’il fallait faire, et que par conséquent je ne retourne pas à Londres, on y fera passer des ordres au sieur Goesman de revenir à Paris, en lui envoyant si on le juge à propos une cinquantaine de louis, pour achever de payer ses dettes; car sur les cent qu’il demandait pour revenir à Paris et dont on m’a autorisé par une lettre du 24 avril dernier à répondre pour lui, j’ai été forcé par ses jérémiades continuelles à l’occasion de ses dettes criardes, de lui donner cinquante guinées, et n’ai pas voulu répondre des cinquante autres; et si enfin on se décide de m’y faire retourner, j’apporterai avec moi, pour vos ordres, l’argent nécessaire. J’omettais de dire que le libelle fait par le sieur Pelleport dont j’ai déjà parlé devait être périodique, à l’imitation d’un papier anglais intitulé le Rumbler, qui annonce toutes les anecdotes licencieuses, fausses ou vraies et que je pense que cet homme affreusement méchant fera passer en France par la voie de Hollande, pays dans lequel et surtout à La Haye, où il a été attaché pendant quelque temps dans les bureaux de M. le duc de la Vauguyon, il a beaucoup de connaissances. Mais on peut être persuadé que ce sera à Gosse, libraire de cette dernière ville, qu’il s’adressera tant comme on peut être persuadé aussi qu’en n’achetant point les libelles en question, ils ne paraîtront pas, tant la peur de mon apparition à Londres et des renseignements que j’ai pris sur les auteurs de ces atrocités les retiendront.
Les moyens de parvenir en France à s’assurer d’un corps de délits tel que celui dont est cas, c’est à dire d’un libelle, sont tout simples: on va faire perquisition de l’ordre du Roi chez la personne qu’on en suppose [être] l’auteur ou la fauteur et si on trouve l’ouvrage, le voilà convaincu. En Angleterre ce moyen n’est pas praticable; il n’y a que celui de faire voler l’ouvrage chez l’auteur. Mais il est dangereux, et d’ailleurs il ne procurerait que la certitude qu’il est cet auteur, sans pouvoir l’attaquer pour cela. Seulement, puisqu’on ne prouverait autre chose sinon qu’il l’avait chez lui et qu’il est de son écriture. Ainsi il n’y a donc que celui ou de l’attaquer en justice si l’ouvrage est déclaré libelle, car ce qui l’est en France ne l’est pas en Angleterre, et dans le cas enfin où il serait déclaré tel, il devient public, parce que l’instruction du procès l’est. Il n’y a donc si on veut le soustraire à la publicité, que le moyen de l’acheter. Mais je préférerais toujours celui du mépris, parce que la vente d’un libelle ne vaut jamais à son auteur l’argent qu’il a déboursé pour le faire imprimer s’il se vend seulement à la boutique du libraire, ni les inquiétudes qu’il lui a causées, et conséquemment il y [renoncerait]. Cependant il est très important de faire ce qu’il faut pour anéantir en Angleterre ces insectes venimeux, et ce qu’il faut est un bill du parlement qu’on a sollicité [et qui] ne sera point refusé, d’après les dispositions d’une grande partie de ses membres. Monseigneur le comte de Vergennes a le projet de ce bill qui lui a été envoyé depuis que je suis à Londres.
Notes
1Lenoir’s papers are now in the Bibliothèque municipale d’Orléans, mss 1421, 1411, and 1423. In addition to notes and fragments recorded in the hands of different secretaries, Lenoir completed a few carefully written essays. One of them, entitled “De l’administration de l’ancienne police concernant les libelles, les mauvaises satires et chansons, leurs auteurs coupables, délinquants, complices ou adhérents,” ms. 1422, corresponds closely to a text attributed to Lenoir and published by Jacques Peuchet in Mémoires tirés des archives de la police de Paris, pour servir à l’histoire de la morale et de la police, depuis Louis XIV jusqu’à nos jours (Paris, 1838), 3: 26–32. Peuchet wrote that he did not modify the essay, which Lenoir made available to him: ibid.: 3: 1–2 and 104. I believe it was a slightly reworked version of the manuscript now in Orléans. Because it is available in Peuchet’s Mémoires, I have not reproduced it here, nor have I reprinted two other essays from Lenoir’s papers that I have already published: “The Memoirs of Lenoir, Lieutenant de Police of Paris, 1774–1785,” English Historical Review (July, 1970), 85: 532–59; and “Le lieutenant de police J.-P. Lenoir, la Guerre des Farines et l’approvisionnement de Paris à la veille de la Révolution,” Revue d’histoire moderne et contemporaine (1969), 16: 611–24.
2Joseph-François Albert, lieutenant general of police from May 12, 1775, until June 6, 1776.
3The former lieutenant general of police Antoine de Sartine, who then was naval minister, and Charles Claude Flahaut de la Billarderie, comte d’Angivilliers, surintendant des bâtiments du Roi.
4François-Martin Poultier d’Elmotte, the future revolutionary.
5Antoine-Jean Amelot de Chaillou, secrétaire du Roi à la Maison du Roi.
6On Michel-Louis de Marcenay, Louis-Claude-César de Launay, abbé Théophile-Imarigeon Duvernet, and other characters connected with Jacquet’s operations, see Chapter 10 of The Devil in the Holy Water.
7Lord North, prime minister from 1770 to 1782.
8Here Lenoir added a footnote identifying the agent as Jacquet de la Douai.
9Lenoir clearly meant Receveur.
10I know of no journal with this name. Lenoir might have been referring to the highly illegal manuscript nouvelles à la main by Louis-François Mettra, which circulated secretly along with Mettra’s Correspondance littéraire secrète, which was tolerated by the police.
11Claude Jean Rigoley, baron d’Ogny, the official in charge of the postal service who administered the “cabinet noir,” where letters were secretly opened and resealed.
12In a note Lenoir added, “Entre autres, histoires de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, etc.”